La plume blanche

Je la vois sortir de l’eau, les palmes à la main. Je ne me souviens plus si elle avait une combi. Elle était venue nous dire bonjour, discrètement. Jak la connaissait, c’était la fille de nos voisins dans la baie. Ils s’étaient connus ados sans faire vraiment partie de la même bande. Elle était plus jeune.

Jak allongé sur les galets, moi, à ses côtés et elle, au-dessus de nous, nous avions échangé rapidement sur nos vies. Elle était médecin, travaillant avec son mari, dans une clinique qui soigne les addictologies. Elle était là pour les vacances avec ses ados. Nous n’avions pas parlé longtemps. Elle était repartie déjeuner chez ses parents, nos voisins. L’heure du repas était à respecter. Comme tout le reste, il y avait des règles.

Nous nous croisions presque tous les ans, un peu, jamais longtemps. Elle préférait passer ses vacances ailleurs.

En 2018, juillet 2018, comme d’habitude, nous passions nos vacances dans la baie, il faisait beau, nous nous faisions sécher sur les galets, Jak et moi quand elle est sortie de l’eau, avec ses palmes à la main. Toujours le sourire aux lèvres. Si doux, ce sourire. Cette fois, nous avions beaucoup parlé. Beaucoup. Avec son mari, ils avaient acheté une petite maison dans la baie, tout près, à deux pas des parents, nos voisins, à deux pas de chez nous. Une maison bien à eux, pour se poser, pour manger à l’heure qu’ils voulaient, pour prendre le temps. D’ailleurs, elle nous a invités à venir voir.

Nous sommes allés dans cette jolie petite maison, à deux pas de chez nous, à deux pas de la mer. Nous avons pris un thé, dans le petit jardin de cette petite maison, à l’arrière de cette petite maison. A l’abri du vent, des regards.

Et nous avons parlé, parlé. Elle nous a dit qu’elle avait voulu être psychiatre, que ça ne se faisait pas de faire l’internat alors qu’on est médecin depuis des années. Elle a réussi. Elle était responsable d’un service de l’hôpital psychiatrique de sa ville. Elle travaillait beaucoup. C’était l’année où il y avait eu de gros mouvements sociaux en psychiatrie. Grève de la faim pour certains grévistes de son hôpital puis les perchés au Havre et ailleurs encore. En juillet, elle nous racontait que tout restait compliqué, au moins un des grévistes de la faim n’avait pas encore récupéré, qu’il y avait encore beaucoup de tension et qu’elle devait gérer entre l’administratif, son équipe, les cadres, peut-être d’autres médecins. Elle ne jugeait personne. C’était lourd en tout cas.
Elle gardait son doux sourire, son calme, sa nonchalance. Sa joie de vivre, son énergie.
Elle était heureuse. Je crois qu’elle allait être grand-mère.
Nous lui avions parlé du projet un peu fou de notre fils qui après la fac de psycho voulait tenter la passerelle pour devenir médecin psychiatre. Elle nous avait dit : ah mais c’est super, bien sûr qu’il faut qu’il la tente. Il peut y arriver. Regardez-moi, j’y suis arrivée.

Nous terminions nos vacances, le lendemain. Nous nous sommes dit que c’était super, que nous allions nous voir plus souvent maintenant et nous en étions heureux. C’était sincère de sa part, de la nôtre aussi.

2019, nous sommes arrivés dans la baie en pensant la voir. Ravis à cette idée. Notre cousine qui habite dans la baie nous a dit que nous ne la verrions pas et peut-être plus car elle était très malade.

?????

Ce n’était pas possible.
En effet, elle n’est pas venue. Nous n’osions pas nous adresser à ses parents ; d’ailleurs, ils sont arrivés tardivement dans leur maison.

2020, le Covid. Il a tout balayé, beaucoup de projets, de rencontres etc. Malgré tout, un jour, pendant le confinement, j’ai eu une demande d’amie sur Facebook. C’était elle. Ca m’a fait tellement plaisir. Ca voulait dire qu’elle était vivante et que ce n’était peut-être pas si grave.

Elle se servait de Facebook pour donner de ses nouvelles à ses ami(e)s. Elle passait beaucoup d’examens médicaux pour confirmer ou infirmer certaines pathologies. A chaque fois, l’attente des résultats devaient être terribles. En mai, juin, il me semble que les résultats trouvaient une explication soft à ses douleurs. Non, ça, ce n’était pas grave, ça se soigne. Ouf.

Elle nous racontait ses attentes, comment elle les occupait du mieux possible. Elle lisait, se bouffait des séries, échangeait, parlait avec ses amies, voyait son petit-fils, en profitait à fond. Elle partait en week-end. Elle nous racontait ça avec une pointe d’humour, parfois, souvent même.

Nous sommes arrivés dans la baie, en juillet, un soir, nuageux, venteux et froid. Nous avons évidemment fait « une partie de petit mur » pour regarder la mer, vers 20h, avant de manger le bon petit repas que devait nous faire ma belle-sœur. Et qui avons-nous vu passer, emmitouflés dans des pulls, des K-way devant notre petit mur ? Elle et son mari.

J’étais tellement heureuse de la voir, pour moi, ça voulait dire qu’elle allait bien. Nous les avons invités à prendre un verre à la maison.

Ils sont repartis vers une heure du matin. En fait, nous n’avons pas fait de repas. Nous avons grignoté et nous avons parlé, parlé, parlé. Elle était là, toujours avec son sourire, sa douceur et son humour, son petit rire.
Elle ne savait toujours pas s’il y avait des métastases, elle avait mal, avait une ceinture dorsale pour limiter la douleur et pourtant elle souriait.
Elle disait : je suis censée reprendre le travail en octobre. Si jamais je reprends le travail, un jour, je refuserai toutes ces responsabilités, je refuserai de travailler autant. De toute façon, je ne reprendrai pas en octobre. Je pense à moi.
Elle nous racontait comment elle avait été traitée par certains médecins.
Elle allait passer d’autres examens, encore et encore.
Elle disait : mourir, s’il faut mourir, ce n’est pas grave, je n’ai pas peur. Je veux juste ne pas souffrir.
Elle disait aussi : row, j’ai toujours été sportive, je n’ai pas fumé, jamais trop bu. Si j’avais su, j’aurais bu plus ! Et elle riait.
Elle nous a parlé du bonheur qu’elle prenait avec son petit-fils qui grandissait.
Son mari était là aussi et lui aussi, il parlait, parlait, parlait. Vite. Nous sentions tout l’amour qu’il avait pour elle, toute l’angoisse qu’il avait en lui, toute son impuissance.
J’aurais dû les serrer dans les bras.
Ca n’aurait rien changé.
Ils sont repartis le lendemain. Selon les résultats des examens, ils reviendraient.
Il y a plein de rendez-vous médicaux qui dépendent des uns et des autres. Quand l’un est décommandé, c’est toute la chaîne qui prend. C’est ce qu’il s’est passé pour elle en juillet 2020.

Ils sont pourtant revenus mais la veille de notre départ. Elle est venue nous voir. Il faisait nuit déjà. Au bout d’un moment, son mari est venu la chercher, inquiet. Il y avait un hérisson en boule sur notre pelouse, en boule pour se protéger de notre chien qui était allé le renifler.
Voilà, nous nous sommes quittés, là, à la porte qui mène à la grève, ils sont repartis sur le chemin de galets, dans la nuit sombre.

J’avais espoir. Je voulais espérer. Est-ce qu’ils espéraient, eux qui étaient médecins ? Je ne sais pas.

J’ai continué à la suivre sur Facebook. J’allais voir sur son mur si elle mettait des nouvelles. Elle n’en mettait pas beaucoup. J’ai cru comprendre qu’elle avait commencé à peindre et j’en étais contente.
Parfois, elle râlait à juste titre parce qu’on oublie trop souvent que le patient est un être humain avec des émotions. Elle n’a pas toujours été écoutée.

2021, nous ne l’avons pas vue dans la baie, elle n’est pas venue. Elle était hospitalisée. Nous savions, nous pensions à elle. Beaucoup.
Elle a souffert. Elle a été courageuse, a affronté chaque étape de sa maladie en gardant le plus possible son humour, j’imagine aussi son sourire.



Elle est partie, il y a à peine une semaine. Je trouve ça très injuste. Je pense à son mari pour qui ça doit être si terrible, si douloureux, je pense à ses enfants, à sa famille.

Je me souviens lui avoir demandé l’année dernière si elle avait pensé à l’hypnose pour soulager un peu sa douleur. Elle m’avait répondu en riant : quand j’ai mal, je m’imagine nager dans la baie, je prends tout mon temps pour aller d’un point à un autre mais elle n’est pas assez grande, cette baie.

Jeudi soir, en faisant un tour dans mon jardin, j’ai trouvé cette plume blanche. Avant de me coucher, j’ai noté sur un carnet : Drôle d’oiseau ou drôle de plante ? On raconte une histoire….

Le lendemain, j’ai retravaillé la photo pour Instagram et j’ai précisé :

On raconte parfois qu’une plume blanche est le signe que nous envoie un(e) ami(e), un être cher, disparu(e) pour nous dire qu’il va bien, qu’il pense à nous.

C’est une histoire. Je me suis dit que c’était au moins le signe que je lui rende hommage en parlant d’elle. Que ça la ferait vivre encore un peu.

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