De la psychanalyse à…. l’orthophonie – partie 5

J’ai commencé une analyse pour découvrir mon désir et trouver ma place en tant qu’orthophoniste. Alors ? Aujourd’hui, qu’en est-il pour moi ?

Je pense que l’orthophonie reste encore un grand mystère pour beaucoup. De la faute des orthophonistes ? Avons-nous un problème pour communiquer sur notre travail, nous, les professionnel(le)s de la communication entre autres ? Peut-être !

En même temps, il y a des idées ancrées dans l’imaginaire des gens. L’orthophoniste ? C’est la dame qui rééduque le cheveu sur la langue. L’orthophoniste ?  C’est celle qui fait du soutien scolaire. D’ailleurs, il arrive souvent que des instituteurs ou des institutrices nous envoient des petits mots pour nous demander de travailler quelques points abordés en classe. C’est drôle. Incongru.

L’orthophoniste pose un diagnostic et monte un plan de soins avec des objectifs thérapeutiques. Elle prend en compte les résultats du bilan qu’elle a fait passer, la pathologie, le profil du patient.


Les orthophonistes ont beau expliquer, se démener pour parler de leur travail, les idées sont ancrées ! C’est comme un enfant qui a été décrété turbulent, il aura beau faire, il aura beau dire, il sera défini comme turbulent une bonne partie de sa scolarité. Nous, les orthophonistes, nous resterons encore longtemps de gentilles dadames même s’il y a des hommes dans notre profession.

D’ailleurs, puisqu’il y a une majorité de femmes, par commodité, et pour me faire plaisir, j’emploierai la 3e personne au féminin. Messieurs, veuillez me pardonner !

Les gens, même les médecins n’imaginent absolument pas l’ampleur de notre champ de compétences. Et la place qu’occupent les neurosciences, l’imagerie cérébrale, la neurologie, etc dans notre travail.

Nous sommes là pour le langage oral, écrit de la naissance à la mort. Je ne vais pas rentrer dans les détails mais la communication fait bien partie du langage et est essentielle.

La communication. C’est fabuleux. Et tellement vaste et compliqué.

Je me souviens de la grande époque de la psychanalyse, de la toute-puissance de la psychanalyse, quand je travaillais en pédopsychiatrie dans les années 80.

Parfois, on me disait, à moi, l’orthophoniste : ah ! Cet enfant qui n’arrive pas à apprendre à lire, tu ne peux pas le voir, il n’est pas prêt ! Il faut d’abord qu’il fasse un travail psy.
Effectivement, ces troubles psychologiques pouvaient l’empêcher d’entrer dans les apprentissages. Effectivement ! Et du coup, l’orthophoniste ne pouvait rien lui apporter ? La toute-puissance des psys de cette époque !!! Je ne disais rien, ne réagissais pas. Je n’étais pas en mesure de réagir.

J’ai tellement entendu dire : ah mais cet enfant, il ne parle pas (autiste ou pas), toi, l’orthophoniste, tu ne peux pas le voir, tu le verras quand il commencera à parler.

J’ai eu une maman au téléphone, il y a peut-être 5 ans, son enfant semblait lourdement handicapé, il avait 3 ans, il commençait tout juste à marcher mais il ne parlait pas encore alors elle souhaitait une aide orthophonique pour lui. Et elle avait bien raison. Le problème, c’était que cet enfant était suivi dans une structure et que le personnel de cette structure (médecin, l’équipe) ne voyait pas l’utilité de l’orthophonie, il y avait des choses plus urgentes à résoudre notamment son comportement violent, ses colères.
Intéressant !
C’est incroyable de ne pas avoir conscience que la communication est essentielle, que l’orthophonie peut être au centre d’un soin pour mettre justement en place cette communication et diminuer du coup, les troubles du comportement.
Comment cet enfant peut réagir s’il n’a pas de moyen de communication ? S’il n’a pas les codes pour décrypter le message de l’autre ou se faire comprendre, que peut-il faire d’autres à part avoir des troubles du comportement ?  Ça doit être terrible pour lui !

C’est le cas pour les autistes. J’en vois un peu. J’en ai vu en pédopsychiatrie au cours de mon dernier passage. Il y avait des grands entre 8 et 10 ans, ils avaient déjà un long passé. Et il y avait des petits qui arrivaient, de 3 ans. Le diagnostic venait d’être posé pour eux ou était en cours. L’entrée à l’école, le début de la vie sociale permettaient de pointer le comportement « bizarre » de l’enfant, il posait problème. Curieux que ça n’ait pas été repéré avant par des professionnels de santé.
3 ans, c’est déjà tard pour démarrer un soin quand l’enfant est autiste. Pas trop tard mais tard. Parce que les parents ont eu le temps de s’angoisser, se culpabiliser, s’épuiser. Alors que déjà tellement de soins auraient pu être mis en place.
J’ai vu des enfants de 3 ans arriver en orthophonie en pédopsychiatrie ou à mon cabinet avec leurs parents. Sans regard, sans langage, sans interaction. J’ai peut-être eu beaucoup de chance mais à chaque fois, un lien a commencé à se créer entre cet enfant et moi, entre cet enfant et ses parents mais j’ai mis un travail en place, j’ai utilisé mes compétences d’orthophoniste. J’ai toujours commencé la prise en soin avec l’enfant et le parent qui était là.

J’explique, je raconte, j’encourage, je montre. Je ne juge pas. Et avant tout, j’écoute.


J’ai entendu des choses comme cette maman au regard éteint qui disait : ah bon, il faut lui parler ?

Quelques mois plus tard, la maman est revenue assister, participer à la séance de son enfant (habituellement c’est le papa qui vient), son regard a changé, il pétille, elle sourit parce que son enfant a changé, parce que leur relation a changé.

Je vois des choses aussi, la petite qui se fait mal et se met à pleurer. J’ai le sentiment que la maman la prend dans ses bras parce qu’il faut la prendre dans ses bras. Elle la prend sans un mot de réconfort, sans la serrer, sans la bercer.
Et quelques mois plus tard, parce qu’il y a un vrai travail entre nous toutes, je découvre une complicité entre elle et sa fille, des regards, des sourires.

Ces enfants sont toujours autistes. Toujours mais ils avancent. Et leurs parents aussi. A aucun moment, je n’ai porté de jugement. J’ai accompagné, j’ai soutenu en apportant ma technique, mon expérience d’orthophoniste et mon écoute.

Certains pourraient dire : non mais cette mère, elle n’a pas compris qu’il fallait parler à son enfant ?

Peut-être et alors ? Je n’irai pas dire que si son enfant est autiste c’est parce qu’elle ne lui a pas parlé. Ça ne m’intéresse pas de penser ça. D’abord, rien ne le prouve, il y a tellement de facteurs que l’on découvre peu à peu (la prise de certains médicaments, etc). Et puis, cette femme est démunie socialement. Mais elle peut être aussi démunie face à cet enfant qui n’entre pas dans la norme, dans les critères qu’on attend d’un bébé. Comment faire avec un enfant qui ne regarde pas, ne sourit pas ? Pas besoin de faire culpabiliser un parent, il se culpabilise assez comme ça.

Ces enfants avancent parce qu’on travaille sur la communication. J’entends dire encore : il faut du langage oral, pas d’autres moyens de communication.

?????

En quel honneur ?

Tous les moyens de communication sont bons. S’il faut des pictos pour que l’enfant puisse enfin faire une demande et du coup établir une interaction alors, prenons les pictos. Si l’enfant a besoin d’un time timer pour se repérer et se rassurer dans le temps afin de pouvoir arrêter une activité alors on l’utilise, on l’utilise pour éviter des colères souvent dues à une incompréhension, une angoisse, un manque de repère. Ces aides font partie d’une étape, rien n’est figé.

Je me souviens d’une époque, quand j’étais étudiante, en stage, en stage en surdité où il était presque interdit de mettre en place la langue des signes (on le faisait en cachette, presque) parce qu’il fallait à tout prix, une langue orale. Quelle drôle d’idée ! Quelle maltraitance !

J’essaie aujourd’hui de plus en plus de faire avec le patient, avec son histoire, avec ses parents. J’essaie de prendre le patient avec ce qu’il est au moment où je commence à le voir. J’essaie de le mettre en position de Sujet. C’est-à-dire que je veux lui montrer qu’il n’est pas qu’un symptôme, qu’il n’est pas que dyslexique, qu’il n’est pas que victime de sa dyslexie. Evidemment qu’en tant qu’orthophoniste, je travaille sur sa dyslexie mais j’essaie d’aller plus loin, j’essaie de l’amener à s’accepter et à le rendre plus autonome, responsable et surtout pensant.

J’avais une petite patiente qui avait été maltraitée par une institutrice en CE1 ; maltraitée psychiquement. Elle lui avait dit qu’elle était nulle. C’est terrible. Horrible, inacceptable.
En CM1, cette enfant m’en parlait encore et la prise en soin n’avançait pas. Un jour, je lui ai dit : « mais c’était en CE1 et je suis absolument d’accord avec toi, c’est inadmissible ce qu’elle t’a dit, tu n’oublieras pas cependant aujourd’hui, c’est derrière toi, il faut que tu sois dans ton présent, tu as quelque chose à faire dans ton présent et il faut que tu avances avec et malgré cette histoire. »
Je ne saurai jamais si c’est ce que je lui ai dit qui lui a permis de redémarrer et quelle importance ? Ah oui, je ne peux pas le prouver scientifiquement ! A partir de ce moment, elle a progressé. Toutes les techniques orthophoniques utilisées auparavant n’avaient pas beaucoup marché, après ce que je lui ai dit ce jour-là, elles sont devenues efficaces.

Voilà, rapidement résumés mon parcours, mon expérience. Je pense que la psychanalyse m’apporte beaucoup dans ma pratique d’orthophoniste sans faire d’interprétation, sans faire d’analyse psychologique de mes patients, sans être psy pour autant parce que ce n’est pas le métier que j’ai choisi, ça ne m’intéresse pas.

Pour appuyer mes propos et me sentir moins seule, j’ai envie de vous présenter Geneviève Allier, une orthophoniste qui a publié récemment « Clinique orthophonique avec éthique psychanalytique » aux éditions L’Harmattan, elle parle très, très bien de son travail d’orthophoniste et de la place de Sujet qu’elle a donnée à ses patients, place qui va bien au-delà du symptôme que l’on traite. Je vous encourage à lire ce livre.

Aujourd’hui, je sais que je fais vraiment le métier que j’aime.  

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