Georgette, Odette, Raymonde, ces gens qu’on abandonne

Elle pourrait s’appeler Georgette ou Odette ou Raymonde, je l’ai rencontrée, hier, vite fait.
Je marchais dans la rue, tranquillement, je consacrais mon après-midi à acheter des cadeaux. Une belle bourgeoise venait de me dépasser avec son petit chienchien joliment toiletté. En face de l’autre côté de la rue, une dame d’un certain âge finissait d’aider une très vieille dame à traverser. Elles se sont séparées sur mon trottoir, la très vieille dame a remercié la plus jeune et elle a pris la rue à droite. La très vieille dame, c’est Georgette. Etonnamment, Georgette avait bien 20 à 30 cm de moins que moi. On pourrait se dire que c’est impossible mais je vous jure que c’est vrai.
Georgette, toute ratatinée sur sa canne, le sac en bandoulière, tenant dans sa main libre, un paquet de café rangé dans un sac.
Je la vois partir sur la droite au travers des vitres d’une banque. Je la vois qui s’emballe, qui court. Je me dis : elle va tomber.
Georgette est tombée. Plaf ! A plat ventre.
Il y avait énormément de vent, hier. Vraiment beaucoup. Hier matin, je n’arrivais pas à diriger mon caddy vide !!!! Georgette a été emportée par le vent. Plaf !
La belle bourgeoise avec son chien était là pour la relever, la dame qui l’avait aidée à traverser est revenue sur ses pas pour apporter son aide. Une dame de la banque est sortie pour l’aider aussi. Et moi.
Nous l’avons assise sur une chaise dans la banque, nous lui avons proposé un verre d’eau. Nous avons voulu appeler les pompiers.
Elle disait : mais je vais bien, ne vous inquiétez pas. Je veux rentrer chez moi.
Mais vous habitez où, Madame ?
Du côté de la gare.
Mais c’est loin !
Je vais prendre le tram.
Mais vous avez vu le vent ? Il ne faut pas sortir par un vent pareil !
Tout va bien, je vais rentrer chez moi, je vais prendre le tram.

Le tram était environ à 500 m de là.

J’étais à pied, si j’étais descendue en ville en voiture, je l’aurais ramenée chez elle. Mais bon sang, j’étais à pied.
Je lui ai proposé de l’accompagner jusqu’au tram en lui tenant le bras. Elle a bien voulu, Georgette.
Nous avons marché tout doucement en discutant. Parfois, la voilà qui accélérait. Il y avait le vent qui poussait. Etait-ce le vent qui accélérait sa marche ?
Georgette, vous ne voulez pas qu’on appelle les pompiers ?
Mais je vais bien, je vous assure. Et puis je ne veux pas aller à l’hôpital.
Vous ne voulez pas qu’on appelle quelqu’un de votre famille ?
Je n’ai plus de famille au Havre. Si, il y a ma soeur. Elle est là-haut, vous savez vers Dollemard, elle a la maladie d’Alzheimer. Je vais la voir de temps en temps, je prends le tram.
Georgette, vous marchez trop vite. On va se poser un peu, là, sur ce banc. Vous êtes sûre que vous n’avez mal nulle part ?
Non, non, tout va bien !
Vous n’avez pas l’impression d’avoir des fourmis dans les jambes, les mains ?
Non, tout va bien. J’ai vu le médecin, la semaine dernière, il m’a dit que tout allait bien !
Et vous avez des voisins sympas ?
Oui, oui. Tout va bien, je vous assure.
Nous sommes arrivées à l’arrêt du tram, on s’est reposées un peu. Le tram est arrivée, je l’ai aidée à s’asseoir à l’intérieur, je suis redescendue, j’ai vu un jeune homme lui composter son ticket et je suis partie quand le tram a démarré.
Et j’ai les boules. Parce que je ne sais pas si elle s’appelait Georgette, Odette ou Raymonde. Parce que c’est une vieille personne très seule avec un sourire tout doux. Abandonnée de la société.
Je suis inquiète pour elle. Je l’ai laissée seule.
C’était le vent. Mais pas que.

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