Myriem était très attendue. Surtout par son père.
Ahmed et Soizic avaient déjà deux garçons quand Myriem avait pointé le bout de son nez.
Ce fut la fête.
Ahmed était professeur d’histoire-géographie en région parisienne et Soizic, assistante sociale à mi-temps à l’Aide Sociale à l’Enfance. Ils avaient un petit pavillon de banlieue dans un lotissement bien sympathique où les voisins partageaient de bons moments tous ensemble. Il y avait toujours quelqu’un pour garder les enfants si besoin, les emmener à l’école, les ramener, à charge de revanche.
C’était une famille très chouette, heureuse. Les garçons faisaient du foot, le samedi et Myriem était une princesse.
Son père lui cédait tout. Soizic avait beau lui dire qu’il allait la rendre insupportable, pourrie gâtée, rien n’y faisait, il persistait en souriant, espiègle.
Mais il avait bien raison. Myriem était un rayon de soleil, son rayon de soleil. Toujours souriante avec des yeux lumineux et pétillants. Déjà dans son berceau, elle savait attraper les gens, juste par son regard.
Le soir, après sa tétée, avant de se coucher, elle était encore si petite qu’il pouvait l’allonger sur ses cuisses et tous les deux, droit dans les yeux, ils chantaient des areu-areu. Elle a souri très tôt. Grâce à lui sans doute. Elle gigotait dans le transat tandis qu’il lui jouait une berceuse à la guitare. Soizic s’asseyait à côté d’eux et se nourrissait de ce bonheur tout simple.
Après le repas, il la prenait souvent sur ses genoux et lui apprenait des comptines en français et en arabe. Elle tapait dans ses mains, ravie. Et tentait de les répéter.
Très vite, Myriem décida que c’était Ahmed qui devait lire l’histoire du soir. Elle dormait toujours mieux après, un doux sourire posé sur ses lèvres.
Et puis elle eut l’âge d’aller à l’école. Dès qu’il pouvait, il l’emmenait. Elle réfugiait sa petite main dans celle de son père et marchait d’un pas décidé. Elle avait hâte, avait soif d’apprendre et d’avoir des amis. Elle était partageuse, elle avait appris avec ses frères. Qui ne lui faisaient aucun cadeau, eux. Peut-être prenait-elle trop de place dans le cœur d’Ahmed ?
Elle était un peu leur jouet, ils s’amusaient à lui faire peur, à lui jouer des tours comme l’enfermer dans l’armoire du couloir prétextant un cache-cache alors qu’ils en profitaient pour dévaliser la réserve de bonbons. Elle ne leur en voulait jamais, ils étaient tellement beaux et forts, ses grands frères.
Elle était drôle, coquine, juste pour rire. Toujours avec ce petit sourire en coin, ses yeux plissés. Elle était si jolie avec ses joues rebondies et ses tresses brunes qui lui encadraient le visage encore poupon.
Les jours où il n’y avait pas d’école, elle se levait toujours trop tôt, pour être sûre de ne rien perdre de la vie.
L’été, elle retrouvait ses parents, assis sur la terrasse, silencieux en train de siroter leur premier café. La brume montait doucement de la pelouse encore perlée de rosée. Son père, un doigt sur la bouche pour lui dire de ne pas faire de bruit, lui montrait au fond du jardin, le merle qui venait picorer quelques vers de terre imprudents. Elle se blottissait sur ses genoux et observait sans un mot. Que c’était délicieux, ce doux moment.
Elle était enfin à la grande école, depuis le temps qu’elle attendait ça ! Elle allait enfin pouvoir rattraper ses frères.
Au premier jour, quand Ahmed et Soizic sont venus la chercher, elle leur a dit, toute fière : ce soir, c’est moi qui lis l’histoire.
Ils ont souri.
Et ont continué à lui lire l’histoire encore quelques mois.
Elle était si pressée de grandir. Elle savait déjà qu’elle écrirait des histoires avec des couleurs partout sur les pages. Plus tard, elle dépasserait sa mère, c’était sûr, elle l’avait décidé. Et elle irait vivre au soleil, avec la mer à ses pieds. Comme quand ils partaient l’été, là-bas.
Ahmed et Soizic étaient nés en France. Ahmed en région parisienne et Soizic, en Bretagne. Ils partageaient leurs vacances entre les Côtes d’Armor et l’Algérie. Ils avaient même fait construire dans le village des ancêtres d’Ahmed une très grande maison dans laquelle ils avaient installé ses vieux parents à lui. Non loin de la plage.
Les vacances en Algérie étaient toujours merveilleuses, le moment où chacun profitait des nuits plus douces après les chaleurs infernales du jour. On s’installait sur les terrasses, s’asseyait sur des coussins soyeux autour des grands plats de couscous, éclairés par des torches et des ampoules électriques multicolores. Les enfants couraient autour en criant joyeusement pendant un temps puis s’effondraient de fatigue sur des matelas tandis qu’on sortait le tar, la darbouka pour rythmer les ballades d’Ahmed qu’il jouait à la guitare. C’était heureux.
Ils rentraient en France, gorgés de soleil, gonflé d’énergie pour affronter les hivers et pluies à venir.
Ahmed reprenait les cours dans le lycée de la ville d’à côté. Ce lycée qui l’avait vu grandir comme élève. Il y était revenu comme professeur. Il aimait son métier, partager son savoir, encourager ses élèves à prendre leur vie en main, à les amener à réfléchir, à se questionner, à être autonomes, libre-penseurs.
Chaque matin, il prenait le RER, ça lui permettait de bouquiner tranquillement dans le wagon plutôt que de s’énerver dans les embouteillages. Il rentrait parfois tard quand il y avait des réunions ou quand il y avait un pot entre collègues dans le bar le plus proche. Ces soirs-là, Myriem le réclamait et avait du mal à se coucher.
Soizic travaillait à mi-temps dans le foyer de l’aide sociale à l’enfance à l’autre bout de la ville. Et c’était bien suffisant. C’était dur de voir autant de souffrance chez des enfants abandonnés, marqués déjà par la dureté de la vie. Et elle avait à faire énormément chez elle, même si Ahmed participait beaucoup à l’intendance. Ils avaient trois enfants tout de même ! Et puis elle voulait du temps pour elle aussi. Elle aimait nager à la piscine avec les copines.
Ils ne parlaient pas de religion chez eux. Ou plutôt si ! Ils en parlaient beaucoup. Ahmed expliquait, il aimait expliquer, transmettre. Il était musulman de naissance mais ne pratiquait absolument pas. Il racontait la genèse commune des trois grandes religions monothéistes et l’importance de la tolérance, de la laïcité, le droit de croire ou ne pas croire. Et surtout il était convaincu qu’il fallait éduquer, apporter la connaissance et le savoir à tous et que cela passait par l’école mais aussi par les associations de quartier pour faire du lien, du partage, des rencontres. Il y avait tout le temps du monde à la maison de toute obédience, de toute origine. Ça riait, ça débattait, ça pensait. C’était gai et Myriem adorait. Elle se mettait dans un coin, un peu en retrait, personne ne l’entendait, elle dessinait. Et elle écoutait.
Ses frères grandissaient à vue d’œil. Elle aussi. Dix ans.
Le droit de monter à l’avant de la voiture. Elle était trop fière. Trop fière d’avoir un âge à deux chiffres et la vie devant elle malgré tout.
Ils l’avaient fêtée avec beaucoup de ballons, de musique, de chocolat, de paillettes et d’amis. Ses frères avaient été adorables, ils avaient grandi, allaient déjà vers d’autres horizons, Myriem n’était plus un danger pour eux.
Un soir, après une réunion informelle avec quelques-uns de ses collègues pour l’organisation d’un voyage à Auschwitz, Ahmed rentra tranquillement en RER. Il était tard. Il s’était installé dans un coin et lisait. Le wagon était presque vide. De l’autre côté de la travée, un peu plus loin, il y avait deux adolescents qui se bécotaient. Lui était noir et sa copine bien blanche. Ils semblaient heureux, hors du monde.
Trois types aux cheveux très courts, blouson sans manche laissant apercevoir leurs bras musclés et tatoués, montèrent à leur tour. Dix-huit, vingt ans tout au plus.
Ahmed n’y prêta pas attention, embarqué dans son livre. Cependant très vite, il sentit l’atmosphère changer. Il leva la tête.
Les trois nouveaux passagers étaient allés s’asseoir en face et à côté du couple. L’un commença à s’approcher de la jeune fille, lui reniflant le cou, lui léchant l’oreille sous les rires de ses copains. Le couple était figé, tétanisé, la fille se blottissait autant qu’elle pouvait contre son petit ami.
– Alors, salope, t’aimes les grosses bites de négro ? Tu vas voir les nôtres, on va t’faire jouir, nous ! Sale pute !
Le jeune garçon voulut réagir en se levant. Il n’en eut pas le temps, celui en face lui assena un coup de poing sur le visage, lui éclatant le nez, sa copine hurla de terreur, tenta de se dégager de l’emprise, se débattant.
Ahmed se leva en criant : arrêtez les gars, ça suffit, on se calme !
Les sales types se retournèrent lentement vers lui, un rictus déjà posé sur les lèvres de chacun.
– Mais ferme ta gueule, sale bougnoule, retourne dans ton pays ! Qu’est-ce que tu viens nous casser les couilles ?!
– On se calme, la violence ne va rien résoudre, laissez ces jeunes tranquilles !
– Nanmè on va te faire fermer ta gueule, sale crouille !
Et ils se jetèrent sur lui. Tous les trois
Que pouvait-il faire face à ces brutes ?
Il se retrouva à terre aussitôt et les coups tombèrent, d’une extrême violence, rageurs, le fracassant. Il eut beau essayer de se protéger la tête avec ses bras, se recroqueviller en position fœtale, en attendant que ça passe, il ne put rien faire. Les mains, les pieds, surtout les pieds dans la tête, le ventre, les jambes, les bras. Partout.
La jeune fille reprenant ses esprits, réussit à aller au-delà de sa terreur et tira le signal d’alarme mais il était déjà trop tard. Le train s’arrêta brusquement. Le temps suspendu un instant, le temps de la surprise. Les trois monstres comprirent qu’ils devaient déguerpir au plus vite. Ils ouvrirent les portes du wagon et disparurent dans la nuit noire.
Quand les contrôleurs arrivèrent, ils trouvèrent la jeune femme en larmes soutenant son ami qui de ses mains, cachait son visage en sang. Ahmed gisait seul au sol, inerte. Il saignait abondamment aussi.
Les secours ne mirent pas longtemps à venir. La police aussi.
Ahmed fut transporté à l’hôpital en urgence absolu. Il fut opéré pour tenter de stopper les multiples hémorragies. Il ne reprit jamais connaissance. Il mourut trois jours plus tard, entouré de Soizic et des enfants.
Ce fut évidemment terrible pour chacun d’entre eux, un peu plus pour Myriem. Le petit soleil qui brillait en permanence au fond d’elle, s’éteignit. Pour toujours.
Les trois assassins furent arrêtés, emprisonnés, jugés et condamnés. Ça n’a pour autant rien réparé chez Myriem et les siens.
Rien ne fut plus jamais comme avant.
Soizic fut obligée de travailler à plein temps, elle vendit très vite la maison lui rappelant trop de souvenirs heureux et surtout, il lui fallait de l’argent pour assurer les études de ses fils. Elle trouva un très joli appartement en centre-ville, confortable, spacieux avec une belle terrasse pour avoir l’illusion d’avoir un jardin. Elle savait qu’elle n’aurait plus le temps de s’occuper d’un jardin ; très vite, il lui avait fallu faire des choix, trouver les priorités essentielles à sa vie pour ne pas se perdre. C’était ses enfants, ses tout petits, même s’ils étaient déjà grands.
Elle abandonna ses séances piscine entre copines.
Néanmoins elle était très entourée, soutenue. Il y avait toujours quelqu’un pour récupérer Myriem à l’école bien qu’elle pût rentrer seule, toujours quelqu’un pour l’aider à emménager, pour accrocher des tableaux, pour apporter un bon plat mijoté, un dessert succulent. Le samedi soir, elle était invitée si elle le souhaitait. Rien n’était obligatoire.
Elle ne prit pas le temps de pleurer, se lamenter, l’urgence était ailleurs. Ses enfants d’abord.
Elle était dans l’action pour ne rien sentir de sa douleur, elle passait son temps à foncer, à dégager l’inutile, à s’oublier.
Elle travaillait beaucoup, faisait du mieux possible pour aider ces gamins délaissés, cabossés par la vie. Ses collègues pouvaient compter sur elle. Elle rentrait le soir après avoir fait les courses, essayait de préparer des repas équilibrés, vérifiait les devoirs, préparaient les vacances de printemps, d’été. Elle voulait compenser absolument l’absence définitive d’Ahmed.
Elle essayait d’être attentive à ses petits. D’être présente toujours. Elle voulait le mieux pour eux.
Le pouvait-elle ?!
Elle était épuisée mais ne le savait pas. Elle était grignotée de l’intérieur et n’en avait pas conscience.
Chacun faisait avec sa souffrance, chacun, sa douleur. L’exprimant à sa façon, la ravalant au plus profond de soi surtout.
Les deux aînés s’éloignèrent de la maison. Ils poursuivaient leurs études loin du cocon familial et en profitaient pour revenir le moins possible. Egoïstement. Parce que c’était vital pour eux, ils avaient besoin d’être dans la vie à tout prix, profiter de leur jeunesse, ils s’abrutissaient de bruit, de couleurs et de rencontres. Comme si l’horreur n’avait jamais eu lieu.
Et il y avait Myriem. Qui ne faisait pas de vague. Aucune. Qui ne disait rien, ne réclamait rien. Toujours un petit sourire posé sur ses lèvres. Il aurait fallu seulement regarder ses yeux et tout le monde aurait vu, aurait su.
Elle était au collège maintenant. Elle travaillait toujours aussi bien. Comme ses frères. Elle participait à l’oral. Un peu moins malgré tout mais suffisamment pour ne pas alerter les professeurs, sa mère.
Elle n’avait plus envie de faire de la danse, refusait souvent d’aller chez les copines prétextant qu’elle avait des devoirs, qu’elle était fatiguée, qu’elle préférait écouter de la musique dans sa chambre tout en dessinant. Sa mère l’entendait parfois s’essayer à la guitare aussi. Sans doute que c’était une façon de se rappeler son père. Soizic l’encourageait à prendre des cours mais non, elle ne voulait pas. Soizic n’insistait pas.
Soizic aurait voulu plus, lui disant que c’était important d’avoir des amis ; Myriem lui répondait qu’elle ne devait pas s’inquiéter pour elle, elle gérait.
Après tout, elle travaillait si bien au collège, puis au lycée, il n’y avait jamais aucun mauvais retour des professeurs alors Soizic était rassurée.
Myriem était toujours aussi jolie, avec ses cheveux si noirs et soyeux, ses yeux d’ébène. Mais elle ne dessinait plus depuis longtemps. En revanche, elle écrivait toujours, noircissait des pages et des pages mais n’en disait rien à personne, c’était son jardin secret. Oui, elle s’était mise à la guitare pour se rapprocher de son père, pour avoir cette impression qu’il était encore là, auprès d’elle, qu’il allait bientôt la serrer dans ses bras. Elle avait si froid depuis sa disparition. Elle n’osait pas en parler à sa mère, elle avait conscience qu’elle aussi était malheureuse et qu’elle se débattait pour rendre heureux ses enfants.
Myriem avait froid, était vide. Elle avait envie de hurler cette absence à éclater. Elle aurait voulu éclater, s’éparpiller et ne plus avoir mal. Mais chaque matin, après une nouvelle nuit qu’elle avait passée à se tourner et se retourner dans ses draps trop chauds, elle se levait avec son petit sourire accroché aux lèvres, embrassait sa mère, la serrait même parfois dans ses bras pour lui donner du courage.
Elle eut son bac et alla à l’université. Une fac de langues. Elle qui parlait si peu maintenant, elle avait choisi de développer l’anglais bien sûr, l’espagnol mais aussi l’arabe.
Sa mère lui demandait pourquoi, quels étaient ses projets. Elle restait évasive, disait qu’elle se verrait bien interprète. Peut-être interprète dans une maternité pour aider et soutenir ses femmes qui venaient du bled.
C’était une belle idée. Soizic était rassurée.
Et puis à la fin de sa deuxième année de licence, après que sa mère ait beaucoup insisté durant des mois, elle se décida à passer l’été aux Etats-Unis dans une famille pour parfaire son anglais. Sa mère était ravie et ça contentait Myriem de la voir ainsi.
Son passeport était à jour, le visa obtenu, elle avait préparé ses bagages avec soin mais sans grand entrain. Elle avait mis ses cahiers dans son sac, s’était choisi des stylos de couleurs, quelques livres, pour le reste, elle s’en moquait, elle avait tout mis en vrac dans la valise.
Sa mère avait pris sa journée pour être avec elle jusqu’à l’embarquement. Elles étaient arrivées très en avance et s’étaient installées à une table de café. Elles parlaient, ignorant le va et vient des gens autour d’elles. Ça grouillait de partout, une multitude de couleurs, de langues s’entrecroisaient, s’entrechoquaient. Il y avait un bourdonnement incessant qui n’était pas désagréable.
Soizic donnait ses dernières consignes, ça lui coutait de la laisser partir mais c’était ça, la vie, permettre à ses enfants de quitter le nid et de prendre leur envol. C’était d’autant plus difficile que Myriem était la dernière.
Myriem ne l’écoutait plus, elle était ailleurs. Elle avait vu l’homme, là-bas. Il n’était pas comme les autres, il déambulait sans trop savoir où il allait. Et pourtant il semblait déterminé. Il était sombre. Sa peau, ses cheveux et même son regard. Il était loin d’elle mais elle sentait ses yeux noirs qui scrutaient tout autour de lui. Pourquoi était-il habillé si chaudement ? Début juillet ! Avait-il un vent glacé qui courait en lui comme elle ? Elle n’eut pas le temps de répondre à cette question, ni même d’avoir peur.
Elle se souvint de l’avoir entendu hurler Allahou Akbar en même temps qu’il passait sa main sous sa doudoune. Et puis après, plus rien.
Une éternité plus tard, lui sembla-t-il, elle s’est retrouvée allongée par terre, au côté de sa mère. Il y avait un nuage énorme et opaque qui flottait sur toute la zone et un silence terrible. Et aussitôt effacé par des cris, des gémissements. Et aussitôt des sirènes. Un bruit assourdissant. Qu’elle devinait cependant tant ses oreilles étaient remplies de coton. Etait-ce bien du coton ?
Ses yeux la piquaient effroyablement mais elle arrivait à distinguer des débris qui tombaient doucement du plafond ou d’ailleurs, planaient comme suspendus pour toujours.
Elle ne comprenait rien. Elle réussit à se tourner vers sa mère, elle la vit, assise par terre, au pied de sa chaise, hébétée, couverte de poussière. Elle lui sourit et lui prit la main. Elles se prirent dans les bras et se serrèrent très fort.
Enfin, Myriem réalisa : autour d’elles, c’était l’apocalypse. Des corps partout atrocement mutilés, arrachés, suppliciés, déformés, morts dans des positions obscènes, improbables. Des visages étonnés figés pour toujours. Elle entendit les hurlements d’une mère tenant son bébé désarticulé, les psalmodies étranges d’une vieille femme qui se balançait comme un culbuto d’avant en arrière, les yeux vidés de leur couleur azure. Et tout ce sang. Tous ces lambeaux, morceaux éparpillés anonymes.
Soizic et Myriem sortirent indemnes de l’aéroport. Enfin… Elles sortirent sans aucune blessure apparente. Elles furent malgré tout hospitalisées quelques jours entourées d’une équipe formidable et attentive qui était là pour les écouter, les rassurer.
Bien sûr, Myriem n’alla pas aux Etats-Unis pour améliorer son anglais. L’urgence n’était plus là.
Elle passa son été enfermée dans l’appartement.
Les frères avaient rappliqué. Les amis aussi. Ils étaient là pour Soizic et Myriem.
Myriem leur souriait de son sourire triste, elle était là, parmi eux, faisait semblant de participer mais le plus souvent, elle était ailleurs.
Ailleurs. Quand tout était si beau, si joyeux et insouciant. Quand sa vie était si pleine de bonheur et d’espoir. Quand elle était accompagnée par la musique de son père à la guitare. Quand elle se voyait écrire des histoires pleines de couleurs.
Soizic faisait tout pour évacuer les images de l’enfer qu’elle venait de traverser, tout pour s’accrocher à la vie et entraîner sa fille avec elle, vers la lumière. Elle la sentait perdue, morte. Que pouvait-elle faire ? Elle avait envie de la secouer pour faire sortir ce mal qui la rongeait, de lui hurler que la vie était devant elle. Elle n’avait plus de prise. Myriem était ailleurs. De plus en plus. Elle ne reprit pas la fac.
Sa mère la voyait parfois déambuler la nuit dans l’appartement. Mais le plus souvent, Myriem restait dans sa chambre.
Soizic se sentait démunie totalement. Elle était en train de perdre sa fille. Elle le sentait.
Quelquefois, elle l’arrêtait dans ses pérégrinations nocturnes, la prenait dans ses bras et la berçait. Elle lui disait des paroles toutes douces, si douces, lui demandait pardon de n’avoir pas su la protéger, la suppliait de vivre, de consulter des médecins qui pourraient l’aider, c’était sûr.
– Fais-le pour ton père.
Myriem la regardait, désolée. Impuissante. Avec son sourire si triste.
Le soir de ses 20 ans, elle posa son cahier sur le bureau et vêtue d’une robe blanche, les cheveux joliment coiffés, elle ouvrit la fenêtre de sa chambre et sauta pour s’envoler vers les étoiles, son sourire si triste posé sur les lèvres pour l’éternité.
Martine Gaurat Lemonnier
Nouvelle tirée de mon recueil de nouvelles D’Encre et de Lumière paru aux Editions Grrrart.
Pensée à Shanti de Corti et à toutes les victimes de la bêtise et de la barbarie de certains hommes.
Shanti de Corte était une jeune femme belge qui ne s’est jamais remise psychologiquement des attentats qui ont eu lieu en 2016 en Belgique et qui a eu recours à un suicide assisté dans son pays en 2022.