La nuit était tombée brutalement comme toujours dans cette partie du monde. Il avait plu encore voici quelques heures. Une pluie chaude et brutale. Qui soulageait un peu cette impression d’étouffement. C’était un leurre.
Sous le patio, Eve s’était assise dans un fauteuil, une tasse de Ngai Ngai dans les mains, l’esprit ailleurs. Elle tentait de revenir à la réalité du moment en s’imprégnant de cette odeur d’humus un peu âcre qui montait doucement de la terre, en écoutant ces bruits infimes qui venaient de la forêt toute proche. Et ces perles d’eau qui tombaient du toit, des feuilles des arbres. Cela faisait : ploc, ploc, à intervalles réguliers. Elle se concentrait sur ces sons, les mains agrippées à son mug.
Joseph, son fils dormait déjà dans sa chambre, protégé par la moustiquaire, innocent, loin d’imaginer tout ce qui se passait là-bas, à la capitale.
Ils étaient arrivés, là, tous les deux, il y avait quelques jours. Accompagnés de deux gardes du palais pour les protéger. Ils avaient trouvé refuge dans ce village, encore tranquille, non loin de la frontière du pays voisin, à des centaines de kilomètres de la capitale et du palais. Ils étaient arrivés sans bruit, anonymes. C’était Pierre-Honoré, le mari d’Eve qui leur avait imposé de partir. Elle ne voulait pas au début, après tout, elle était infirmière.
Il ne lui a pas laissé le choix.
Cela faisait bien trois semaines que tout avait commencé. En fait, cela couvait depuis beaucoup plus longtemps mais elle ne s’était rendu compte de rien, bien installée dans sa vie.
Elle était la fille du roi et d’une de ses maîtresses. Elle avait été élevée au palais et avait voulu faire des études d’infirmière. Sa mère avait essayé de l’en dissuader lui expliquant qu’elle faisait partie du plus haut rang du royaume et qu’il ne lui était pas nécessaire de travailler. Elle avait insisté et têtue comme elle était, avait réussi à obtenir son diplôme. Elle travaillait à l’hôpital principal de la capitale. Elle s’était mariée assez vite avec Pierre-Honoré, fils d’un diplomate, issu de la même ethnie qu’elle, celle bien que minoritaire, à la tête du pays. Il avait fait ses études aux Etats-Unis, était revenu diplômé des plus grandes écoles et avait pris le poste de ministre de l’économie au sein du gouvernement. Ils s’aimaient bien que le mariage fut arrangé. Ils se connaissaient depuis tellement longtemps. Il était beau, avait une vraie prestance avec son port de tête altier, son petit bouc au menton, ses yeux pétillants. Charismatique, il était. C’était un pays corrompu, il le savait, son beau-père était un roi fantoche, posé là par les occidentaux, après la décolonisation. Il avait bien conscience que sa famille avait profité de tout un tas de privilèges mais il avait envie que les choses changent, il avait envie de réunir toutes les ethnies ensemble pour donner sa chance à chacun, en développant les écoles, en partageant le pouvoir. Mais il y avait beaucoup plus fort que lui au-dessus.
Eve était jolie, grande et fine, des cheveux tressés magnifiques, un regard profond. Elle restait en retrait de la politique, ça ne l’intéressait pas. Elle aimait s’occuper des autres, des patients. C’était une bonne infirmière qui savait écouter les malades et les réconforter.
Et il y avait Joseph. Leur fils de 8 ans. Ils avaient décidé de le scolariser dans une école publique avec des enfants de toute condition.
Eve ne s’était pas méfiée. Au début, Joseph revenait de sa journée sans son crayon, puis sans sa trousse. Elle a commencé à se fâcher, à lui demander de faire plus attention. Il baissait la tête sans rien dire. Puis, un jour, il est rentré avec la veste de son uniforme totalement déchirée. Elle l’a disputé. Il a pleuré.
Le soir, Pierre-Honoré s’en est mêlé, il a pris son fils sur ses genoux et lui a parlé le plus calmement possible et lui a demandé d’expliquer ce qu’il se passait à l’école. Au début, Joseph n’osa pas répondre. Il finit par raconter qu’il n’avait plus d’amis, que les autres l’embêtaient sans cesse. Il ne comprenait pas pourquoi.
Son père le savait très bien, lui pourquoi les autres enfants l’ennuyaient, ils connaissaient ses origines qui n’étaient pas les leurs. Il n’osa pas lui dire et le rassura comme il put.
Cependant les relations se dégradèrent un peu plus encore à l’école. Joseph revint un soir, une lèvre éclatée, un œil au beurre noir et des griffures au visage et aux mains.
Simultanément, en ville, les émeutes prirent de l’ampleur, devinrent plus violentes, des bâtiments publics brûlèrent, la répression fut sanglante.
Mais que voulaient ces gens ? C’était simple, ils avaient faim, ne supportaient plus leur pauvreté dans des bidonvilles infames et insalubres aux abords de la capitale tandis que les nantis continuaient à se pavaner, à s’enrichir en détournant les aides des ONG internationales. Ils voulaient manger, que leurs enfants aillent à l’école plutôt que de cirer les chaussures des européens de passage, plutôt que d’aller gratter des minerais dans des mines à l’air vicié et si profondes.
Pierre-Honoré voulut un conseil des ministres exceptionnel pour amener ses collègues à prendre conscience que l’heure était grave, qu’il fallait entendre les revendications du peuple et lui donner au moins un début d’espoir et de satisfactions. Les autres ministres, le roi lui-même lui rirent au nez. Après tout, il avait à peine trente-cinq ans alors qu’eux étaient bien plus vieux, bien plus expérimentés, sachant comment mater une rébellion. Par les armes, tout simplement. Et dans un mois tout serait rentré dans l’ordre.
Pierre-Honoré était effondré. Il n’avait aucun doute sur le drame qui était en train de se jouer et ne supportait pas son impuissance.
Ses inquiétudes se confirmèrent quand Eve lui raconta qu’il y avait de plus en plus de manifestants blessés ainsi que des militaires et des policiers qui venaient encombrer l’hôpital. La plupart avait été touchés par des balles de l’armée. Les morts étaient tus et pourtant il y en avait. Elle rentrait épuisée sans rien raconter. Elle cherchait la vie en prenant dans ses bras Joseph qui n’allait plus à l’école.
L’extermination commença. Tout d’abord, dans les campagnes. Au début, les conseillers du roi minimisèrent les actes, affirmant que c’étaient des rumeurs. Pierre-Honoré savait bien que non. Des familles entières étaient massacrées à coup de machettes, de faux. Certains hommes étaient exécutés sommairement à l’entrée des villages tandis que leurs femmes étaient violées avant d’être assassinées. Aucune pitié pour les enfants et les vieillards non plus.
Ces gens-là faisaient tous partie de la même ethnie que celle au pouvoir.
La violence montait de toute part et se rapprochait du palais. Une fumée noire montant des bâtiments, des voitures couvrait le ciel. L’odeur était intenable, la chaleur aussi.
Ce soir-là, quand Eve rentra chez eux après sa journée éprouvante, Pierre-Honoré n’y tenant plus, la conjura de partir avec Joseph. Il avait tout prévu, tout préparé. A la nuit tombée, ils partiraient avec deux hommes de confiance tandis que lui resterait. Ils voyageraient vers la forêt, toute la nuit jusqu’à un village à la frontière sud. Il n’y avait pas d’émeutes encore par là. Et puis ils pourraient facilement passer la frontière.
– Viens avec nous ! le supplia-t-elle tout en connaissant déjà sa réponse.
– Je vous rejoindrai ! Mon devoir est d’être là.
Elle pleura, pleura, tapant de ses poings son torse. Il lui prit les mains et les baisa, la serra contre lui sans rien dire. Ils savaient tous les deux.
Elle était arrivée avec Joseph le lendemain matin. Après avoir roulé toute la nuit, au large des villages, à travers la brousse sur des pistes sableuses et aux ornières profondes. Le paysage avait changé au lever du jour devenant plus vert, plus épais. L’air était devenu plus lourd aussi au fur et à mesure que la forêt approchait. Tout au long du voyage, elle avait caressé le collier que lui avait donné Pierre-Honoré, son fils dormant sur ses genoux.
Ce soir, elle agrippait ses mains sur le mug de Ngai Ngai et laissait ses larmes couler sur ses joues en silence. Le collier la brûlait.
De nouveau, elle allait partir avec son fils. Tout à l’heure, au milieu de la nuit, elle le réveillerait et ils passeraient la frontière. Après, elle ne savait pas trop, elle se laissait porter, d’autres avaient décidé pour elle.
Pierre-honoré était mort. Elle l’avait appris dans l’après-midi. Le palais avait été envahi, les derniers soldats avaient jeté leurs armes. La plupart des familles de ministres, les ministres, eux-mêmes, le roi et ses maîtresses avaient fui depuis longtemps. Seulement quelques-uns étaient restés dont Pierre-Honoré. Ils avaient tenté de raisonner les émeutiers. Peine perdue. La colère, la haine étaient si grandes. Trop grandes. On les a martyrisés, assassinés et on a traîné leurs corps accrochés au cul des autos, dans la poussière des rues de la capitale en hurlant de joie sous les klaxons et vrombissements des camions militaires, des motos, des jeeps. Le régime avait été renversé.
Après avoir passé la frontière, Eve et Joseph se retrouvèrent à l’ambassade d’un grand pays européen qui avait toujours été leur allié. Le président était un ami personnel de son père. Elle fut surprise par l’accueil un peu froid de l’ambassadeur. Bien sûr, il comprenait, il allait les aider mais… Ce n’était pas simple pour lui, il avait des consignes officielles, c’est-à-dire… euuuh !
Elle comprit que la diplomatie entre ces deux pays avait changé, que ce pays occidental avait lâché son père et ses sbires.
Elle et Joseph furent évacués rapidement de l’ambassade, avec un laisser-passer, une carte de séjour pour pouvoir s’installer légalement dans ce pays occidental.
Ils furent accueillis à l’aéroport par Mariette, membre d’une ONG. C’était l’hiver, ici, le ciel était chargé de nuages blancs et gris, privant les rayons du soleil de venir les réchauffer. Un matin froid et désolant.
Eve était partie tellement vite qu’elle n’avait prévu aucun vêtement chaud. De toutes les manières, elle n’aurait pas pu anticiper ce qu’elle vivait présentement, sa raison avait lâché, elle était en état de sidération. Heureusement, Mariette avait prévu des manteaux et un thermos de café et un autre de chocolat. Elle les serra dans ses bras, cela leur fit du bien.
Elle les emmena très vite loin du brouhaha de l’aéroport. Ils roulèrent longtemps, quittèrent l’autoroute et s’enfoncèrent dans la campagne givrée par le froid. Joseph était collé à la vitre de la voiture, fasciné par ces arbres sans feuilles, ces champs nus. Il s’aperçut que sa respiration couvrait la fenêtre de buée, il n’avait jamais vu ça. Il s’amusa à faire des dessins. Tandis que Mariette tentait d’expliquer à Eve ce qui allait se passer pour eux.
On leur avait trouvé une place dans un foyer de réfugiés, dans une ville de province, assez proche de la capitale. C’était une chance pour eux. Mariette allait s’occuper rapidement de l’inscription de Joseph, dans une école au plus près de leur lieu de vie. Elle allait aussi faire marcher son réseau pour qu’Eve puisse travailler au plus vite et ainsi avoir un petit appartement.
Eve hochait la tête le plus souvent, elle était ailleurs, dans son pays encore, auprès de Pierre-Honoré avec des projets à jeter sur la table comme ils faisaient si souvent après le repas, l’avenir était devant eux. Ils s’aimaient. Une boule lui étrillait la gorge, une autre lui vrillait le ventre, elle manquait d’air. Son collier incrusté dans sa chair.
Elle réussit à dire qu’elle était infirmière et que peut-être elle pourrait proposer ses services dans un hôpital de la ville.
Mariette soupira avant de répondre. Ce n’était pas facile à dire. Elle lui avoua que le diplôme obtenu dans son pays n’avait aucune valeur ici. Et qu’au mieux, elle pourrait être aide-soignante ou employée familiale. Mais ce n’était que pour commencer, elle pourrait sans doute faire des stages pour acquérir une équivalence avec le temps. Il ne fallait pas qu’elle s’inquiète.
Eve ne s’inquiétait pas pour ça. Plus rien n’avait d’importance.
Ils arrivèrent en fin d’après-midi dans cette grande ville de province, la nuit était tombée, humide et froide, les trottoirs brillaient, reflétant les ombres des passants pressés qui rentraient chez eux, serrés dans leur manteau de fourrure, tête baissée, pressés, une mallette à la main ou un sac débordant de victuailles, ignorant le monde autour d’eux.
Ils s’arrêtèrent devant le foyer, un peu en retrait du centre-ville, encerclé de grandes tours d’immeubles, un parvis presque désert devant. Seuls, quelques fumeurs faisaient les cent pas dessus pour se réchauffer.
Le hall d’accueil était blafard, accentué par la lumière crue du plafonnier, du carrelage blanc partout, partout, par terre et sur les murs.
Eve et Joseph se retrouvèrent dans une grande chambre avec deux lits individuels et une armoire pour ranger le peu de vêtements qu’ils avaient. Les toilettes et les douches étaient au fond du couloir. Pour manger, il y avait une cuisine commune. Ça parlait toutes les langues. Il y avait beaucoup d’hommes. Trop. Rendant Eve mal à l’aise.
Elle n’avait jamais connu toute cette promiscuité. Elle avait toujours eu l’habitude qu’on la serve, n’avait jamais eu besoin de se préoccuper de l’essentiel. C’était terrible, en fait. Elle réalisait peu à peu qu’elle avait tout perdu, qu’elle n’était plus rien.
Heureusement Mariette revint très vite pour lui annoncer qu’elle lui avait trouvé du travail chez des notables de la ville, dans un quartier tranquille. Elle pourrait même y loger avec son fils, dans une dépendance aménagée. Elle y serait bien, c’étaient des gens charmants, cultivés. La femme avait recueilli sa mère qui ne supportait pas la solitude depuis la mort de son mari. De plus, depuis son AVC, la vieille dame refusait de marcher et passait ses journées dans un fauteuil roulant. Eve lui tiendrait compagnie, lui ferait sa toilette si besoin et s’occuperait de ses repas, l’accompagnerait au parc, dans les magasins, au cinéma, jouerait au scrabble, lui lirait des livres. Elle aurait un salaire, un vrai.
Et Joseph irait à l’école privée toute proche, le couple s’était engagé à payer les frais.
Ca s’annonçait plutôt bien. Evidemment, Eve accepta.
Nathalie était professeure d’université dans cette ville, son mari, Pascal était cadre dans une grosse entreprise dans la zone industrielle. Il voyageait souvent à travers le monde pour obtenir des contrats, il n’était pas souvent chez lui. Les enfants étaient grands, poursuivant leurs études dans de grandes écoles prestigieuses aux quatre coins du monde.
Elle avait réussi à faire accepter par son mari d’accueillir sa mère chez eux. Elle ne se voyait pas l’envoyer en EHPAD.
Nathalie était indépendante, avait des valeurs qu’elle savait défendre et pour ces raisons-là, faisait partie de différentes associations pour aider autrui. Ce fut par l’intermédiaire de l’une d’entre elles qu’elle rencontra Eve et lui proposa de venir travailler chez elle. Elle connaissait son histoire bouleversante.
Enfant, Nathalie avait vécu dans le pays d’Eve, son père y avait travaillé plusieurs années en tant qu’ingénieur en agronomie pour aider les populations à développer leur agriculture. Elle y avait des souvenirs fabuleux. Elle avait encore le goût de la goyave de là-bas dans la bouche. La vie passée en sandales et short, l’insouciance. C’était sans doute pour cela qu’elle avait choisi Eve.
Eve arriva un matin, après avoir déposé son fils à l’école. Nathalie était là pour la présenter à sa mère, Liliane. Eve avait choisi de mettre une jolie robe en laine et des bottes, des bracelets, un collier et des boucles d’oreille. Elle s’était obligée à être coquette, à retourner dans la vie, son cœur était pourtant en mille morceaux. Nathalie l’accueillit avec chaleur, lui offrit un café et alla chercher Liliane.
Les jours passèrent, Nathalie demandait toujours si tout s’était bien déroulé, Eve répondait laconiquement, elle n’avait qu’une hâte c’était de s’occuper de son fils. Elle abrégeait les échanges. Même si Nathalie avait toujours un petit mot gentil, un dessert pour Joseph, un livre, des bonbons, quelques fleurs pour mettre un peu de gaîté dans leur petit logis. Eve ne voulait plus faire partie du monde extérieur, elle était anéantie, brisée, déracinée, plus rien n’avait d’importance. Sauf Joseph. Elle restait en vie juste pour lui. Pour qu’il devienne un jour Quelqu’un, pour qu’il puisse s’insérer dans le monde, tirer son épingle du jeu. Le soir, elle lui parlait de leur vie d’avant, de leur maison si blanche, de leur jardin luxuriant où ils allaient cueillir des mangues fraîches et de Pierre-Honoré, bien sûr. Elle lui disait qu’il serait fier de lui. Elle l’encourageait à être le meilleur de sa classe. La nuit, pendant qu’il dormait, elle pleurait souvent, en serrant son collier dans sa main, la photo de leur famille si heureuse, posée sur sa table de chevet. Elle ne comprenait pas ce qui s’était passé, pourquoi tant de haine, tant de violence soudaine ? Elle ne comprenait pas.
Elle aurait pu en parler à Nathalie qui aurait su lui donner certaines données politiques, lui parler des conséquences du colonialisme. Et peut-être la prendre dans ses bras.
Et il y avait Liliane.
Liliane qui avait vécu dans son pays, entourée de serviteurs. Liliane, d’une autre époque. Celle des blancs méprisants, hautains, supérieurs, dominants.
Quand elle l’appelait pour avoir un verre d’eau, elle la hélait : hey, la colorée, j’ai soif. Et dépêche-toi un peu. On sait bien comment vous êtes, tas de feignants !
Elle insistait : j’vous ai vus à l’œuvre, là-bas ! Mon mari me racontait souvent qu’il vous avait entendus dire que vous étiez bien contents de profiter des blancs ! J’ai pas oublié.
Par contre, systématiquement, Liliane oubliait de lui demander d’aller aux toilettes et faisait dans sa couche. Et l’appelait avec un petit sourire pour être changée aussitôt.
Les plats qu’Eve lui apportait n’étaient jamais assez chauds. Ou trop. Selon l’humeur.
Dès qu’elle pouvait, elle la pinçait si elle était un peu trop près d’elle.
Eve ne bronchait jamais. Restant impassible, l’esprit ailleurs, mangée par sa détresse, son déracinement. Pressée de retrouver son petit, son cocon et cette photo posée sur la table de nuit.
Evidemment, Liliane n’avait jamais ce comportement devant sa fille. Nathalie ne se doutait de rien.
Un matin, pour le petit déjeuner, Liliane désira une petite soucoupe d’amandes grillées, pour accompagner son thé et ses tartines. Elle avait lu que ces fruits secs étaient excellents pour le cœur. Eve lui en apporta aussitôt dans un petit bol.
Tout en mettant une petite poignée d’amandes dans sa bouche, Liliane s’apprêtait à lui reprocher le choix du contenant et ce fut à ce moment-là qu’elle fit une fausse route. Un morceau se coinça dans sa gorge l’empêchant de respirer. Elle avait beau tousser, rien n’y faisait, l’air commençait à lui manquer. Elle suffoquait, les joues cramoisies, les yeux exorbités devant Eve impassible.
Leurs regards se croisèrent.
Celui de Liliane, en détresse, suppliant Eve. Eve toujours impassible, un léger sourire se dessinant peu à peu, en coin. Ce sourire qui effaçait tous les drames de ces derniers mois. La revanche.
Liliane vit dans ses yeux qu’elle allait mourir, qu’elle allait payer pour toutes les horreurs qu’elle avait dites, toutes les horreurs que venait de traverser Eve. Elle vit dans ces yeux la colère, la haine, ils brillaient de mille feux dévastateurs.
L’instant suivant, Eve souleva Liliane de son fauteuil et lui appliqua la manœuvre de Heimlich. Après quelques compressions fortes de l’abdomen, elle réussit à lui faire recracher le morceau d’amande.
Sans un mot, elle la redéposa dans son fauteuil. Elle l’avait sauvée.
Parce qu’elle était infirmière.
C’est à ce moment-là qu’elle retourna à la vie, à sa vie.
Ce soir, quand Nathalie rentrerait, elle lui demanderait de l’aide pour redevenir infirmière comme avant. Elle ferait les stages nécessaires et elle y arriverait. C’était ça, sa vie, soigner, sauver les autres. Elle savait que c’était le seul choix possible.
Martine Gaurat Lemonnier